Le cheval chez les Iakoutes chasseurs et éleveurs. De la monture à l’emblème culturel

Auteur: 
Emilie Maj
Position de thèse: 
Cette thèse en anthropologie religieuse est une étude transversale de la signification symbolique du cheval pour les Iakoutes. Prônant leur appartenance à l’ensemble turco-mongol des cavaliers des steppes d’Asie centrale, les Iakoutes (encore appelés Sakhas) élèvent des chevaux, auxquels ils donnent une valeur symbolique supérieure à celle des bovins, bien que ceux-ci constituent une part importante de leurs moyens de subsistance. Cette thèse s’est nourrie du paradoxe suivant relevé par mes observations de terrain : bien que son image soit omniprésente dans les discours des Iakoutes, l’équidé disparaît actuellement du paysage dans son rôle de monture. L’objectif de ce travail est donc de montrer par quel processus le cheval et les objets qui lui sont associés  ont vu s’accroître leur signification symbolique et décroître leur importance utilitaire. Cette étude de cas permet de mettre en évidence la place qu’occupe l’équidé dans le système de pensée iakoute, qui répond au système binaire des chamanismes de chasse et d’élevage.
Les Iakoutes, sont un peuple, dont les origines ont fait l’objet de nombreuses hypothèses de la part des chercheurs. Ils sont venus de la région du Baïkal à partir du XIIIe siècle, emmenant avec eux leurs chevaux et peut-être leurs bovins. Habitant aujourd’hui le long du fleuve Léna au nord-est de la Sibérie, ils continuent de pratiquer la chasse, la pêche ainsi que l’élevage de bétail (équidés et bovins). Les Russes ont pénétré pour la première fois sur leur territoire en 1632, date de création de Iakoutsk, qui devint par la suite la capitale régionale. En 1822 Speranskij divise la Sibérie en deux parties, occidentale et orientale. En 1922, la région de Iakoutsk prend le nom de République Autonome Iakoute d’URSS. Celle-ci devient République souveraine en 1990 après la chute de l’empire soviétique, puis perd sa souveraineté avec l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la Fédération russe.
C’est grâce aux récits des explorateurs russes et aux rapports des administrateurs que l’ethnographie des Iakoutes a pu commencer. Elle s’est prolongée par l’œuvre des intellectuels révolutionnaires, parmi lesquels un nombre considérable de Polonais, exilés au XIXe siècle par le pouvoir tsariste. Une partie des sources utilisées pour cette étude consiste ainsi en ouvrages édités avant 1917. J’ai mis à profit les précieuses descriptions de l’ethnographie soviétique ainsi que les travaux réalisés par les chercheurs contemporains. La littérature occidentale constitue une autre partie importante, qui procure un socle théorique à cette analyse. Il faut mentionner non seulement les travaux d’Eveline Lot-Falck sur les peuples de Sibérie et en particulier sur les Iakoutes, mais aussi ceux que Laurence Delaby. La Chasse à l’âme, esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien de Roberte Hamayon (1990) est l’un des ouvrages clefs qui ont inspiré mon travail. La théorie de Jean-Pierre Digard sur les systèmes domesticatoires, les analyses économiques de Maurice Godelier et d’Alain Testart ainsi que le dernier ouvrage de Philippe Descola stimulent par ailleurs l’évolution de mon analyse.
Cette thèse de 547 pages comprend une bibliographie de 31 pages, un index de 8 pages, un glossaire de 12 pages, une table des illustrations, le résumé d’un récit épique en annexe, un résumé de thèse. En outre, il faut ajouter 29 pages d’illustrations (hors numérotation) regroupées sous forme de cahiers entre les chapitres auxquels elles se rapportent. Le corps de la réflexion est divisé en quatre parties, dont la première analyse la place du cheval dans le système domesticatoire iakoute, la seconde se propose d’étudier un rituel encore peu connu où le cheval jouait un rôle particulier, la troisième met en évidence la signification de l’équidé dans la société iakoute d’avant les années 1920-1930 et la quatrième montre l’amplification de la symbolique chevaline dans la société actuelle.
Essai d’étude appliquée : rôle du cheval dans le « système domesticatoire » iakoute
Dans cette partie, divisée en six chapitres, je m’attache à montrer tout d’abord que l’étude de ce que Jean-Pierre Digard nomme les « systèmes domesticatoires » a l’avantage de prendre en compte non seulement le mode d’élevage de l’animal, mais aussi les dimensions géographiques, économiques, sociologiques et religieuses, indispensables pour la compréhension de ce que représente l’élevage de chevaux pour les Iakoutes.
J’aborde ensuite la classification des animaux dans le système de pensée iakoute, qui distingue ceux qui sont dotés d’âme de ceux qui n’en possèdent pas. A cette catégorie, il faut lier celle des êtres qui sont censés pouvoir ou non respirer. Il est question de comprendre également ce qui distingue, pour le Iakoute, l’animal sauvage (kyyl) du bétail (süöhü). A l’intérieur de ce mode classificatoire, le cheval occupe une place bien particulière du fait de sa semi-domesticité. Inclus dans le bétail, il peut néanmoins être ensauvagé (kyylajbyt), ce qui donne un caractère extensible à sa figure.
Le chapitre suivant illustre plus précisément l’appartenance du cheval à ces deux catégories, en décrivant l’élevage de chevaux iakoutes comme un type d’élevage extensif. L’économie iakoute est partagée entre l’activité consistant à trouver ou chercher des animaux dans la nature (la chasse et la pêche : bult) et celle qui vise à gérer la maintenance et la multiplication de troupeaux (l’élevage : süöhünü iit). L’élevage de chevaux se pratique dans la taïga ainsi que sur les alaas, grandes clairières que les Iakoutes considèrent comme le lieu de vie idéal pour leur mode de vie d’éleveurs et de chasseurs. La relation que les Iakoutes pensent avoir avec les esprits est régie par une distinction entre des esprits animaux donateurs de gibier et des esprits ancêtres donateurs de bétail.
Je décris ensuite les régions où j’ai recueilli mes matériaux de terrain. Elles se répartissent en deux régions au nord (Verkhoïansk, Eveno-Bytantaj) et trois en Iakoutie centrale (Nam, Taatta, Aldan). La présence du cheval est généralement combinée avec une autre forme d’élevage. C’est généralement celui du bétail, pratiqué en milieu sédentaire dans les villages, qui est vu en complémentarité de celui des équidés. Dans la région eveno-bytantaj dans le nord, ce dernier va cependant aussi de pair avec l’élevage des rennes en milieu nomade, pratiqué par peuple évène. Ainsi dans cette région, les éleveurs de rennes et de chevaux montent le premier animal durant huit mois de l’année et le second  le reste du temps.
Ceci démontre que l’élevage de chevaux est non seulement lié à des contraintes naturelles mais aussi à des choix culturels. Le cinquième chapitre évoque la production et l’utilisation du cheval par les Iakoutes, décrites récemment dans sa thèse par Carole Ferret (2006). Le degré de dépendance du cheval est savamment contrôlé par les Iakoutes, qui s’efforcent de conserver l’autonomie de l’animal tout en maintenant un certain contrôle sur le cheptel à viande et les montures.
Je montre dans le dernier chapitre que ce souhait des Iakoutes de conserver son caractère sauvage au cheval répond aussi bien à un souci d’économie de travail que l’animal se nourrissant seul lui permet de réaliser qu’à une préoccupation religieuse. Il s’agit de maintenir à la fois près de l’homme et non loin des animaux sauvages un animal pourvu des deux caractéristiques qui font de lui un bon auxiliaire pour le chamane. Avant la collectivisation des années 1920-1930, les Iakoutes avaient deux, et parfois quatre lieux de vie. Aujourd’hui, l’élevage de chevaux continue de nécessiter de grands espaces, à cause de la difficulté à constituer des réserves de foin, malgré la spécialisation et même la professionnalisation de l’activité d’éleveur, qui constituait avant la collectivisation un mode de vie. Même si le cheval est assimilé à du bétail (süöhü), il se situe entre les espèces domestiques et sauvages sur l’échelle de dépendance des individus par rapport à l’homme, dont le degré s’apprécie proportionnellement au niveau d’intervention de l’homme sur l’animal. Certes, les techniques d’élevage équin iakoutes se rattachent au gardiennage, comme dans l’élevage de rennes, mais il ne faut pas  sous-estimer l’importance de l’action de l’homme sur le paysage qui l’incite à créer des pâturages et faciliter la multiplication de ses troupeaux sur les pâturages idéaux que représentent les alaas.
Dans cette partie, je montre donc que la chasse et l’élevage constituent deux modes économiques et religieux qui coexistent dans la société iakoute. Alors que le premier ne permet pas la création de stocks du fait de l’abondance aléatoire du gibier, le second offre la possibilité de créer des réserves grâce à la gestion de troupeaux d’animaux. D’un système à l’autre la relation aux esprits diffère : dans le chamanisme cynégétique le chasseur demande la ‘chance’ aux esprits-maîtres tels que Baaj Baajanaj, tandis que, dans le chamanisme pastoral, l’éleveur prie les esprits-ancêtres afin qu’ils protègent le bétail et en procurent encore davantage. Il arrive que les représentations se mêlent les unes aux autres : c’est par exemple le cas pour le carassin (sobo), que les Iakoutes pêchent dans les lacs et sur lequel ils projettent des idées d’éleveurs. Inversement, la pensée cynégétique, qui sous-entend un degré minimal d’intervention sur l’environnement, conserve son importance, de telle manière que les interventions sur le cheval et sur son biotope sont passées sous silence : les Iakoutes affirment que leur cheval peut vivre seul comme les autres animaux de la taïga. Un idéal du cheval « sauvage » se développe conjointement avec des légendes concernant des chevaux « sans maîtres ». Ceci est peut-être ce qui poussait, dit-on, les riches Iakoutes du XVIIIe siècle à pratiquer le rituel du kyjdaa, en envoyant des troupeaux de chevaux le plus loin possible des lieux habités, afin qu’ils rejoignent de supposés esprits.
Kyjdaa : essai sur un rite de libération de chevaux : quelques dimensions du don chez les Iakoutes
La tentative d’interprétation de rituel qui constitue l’objet de ma seconde partie s’interroge sur l’existence du kyjdaa, rituel de libération de chevaux dont les Iakoutes des années 1940 attribuaient la pratique à leurs ancêtres du XVIIIe et XIXe siècles. Elle se divise en quatre chapitres, dont les deux premiers sont descriptifs et les deux autres analytiques.
En étudiant les récits mentionnant le kyjdaa, j’ai pu observer qu’ils s’accordaient tous sur cette description sur cette trame commune du rite : trois fois dans leur vie, les riches Iakoutes faisaient envoyer par des jeunes gens habillés de blanc des chevaux - et parfois des bovins – en offrande aux esprits, loin, vers la source de la rivière. Les textes ne s’accordent néanmoins ni sur les modalités du don, ni sur ses raisons. Ainsi, il subsiste des incertitudes quant à la robe et au nombre des chevaux envoyés, à la participation du chamane et au mode d’envoi des âmes des animaux. Par ailleurs, des raisons apparemment objectives sont invoquées, comme un nombre surélevé des animaux sur les pâturages ou la nécessité d’un échange de sang, ainsi que des raisons subjectives telles que l’enrichissement à outrance du Iakoute pratiquant le rite, son besoin de montrer sa reconnaissance aux esprits et son désir de prestige.
Le troisième chapitre est consacré à une analyse historique de ce rituel. L’accent est mis sur l’une des descriptions, où intervient un riche Iakoute, dont le nom apparaît dans d’autres récits historiques. Cela permet, si ce n’est de lui attribuer la pratique d’un rite durant sa vie, tout au moins de le replacer dans le contexte bien particulier des révoltes agraires des Iakoutes pauvres, qui s’insurgèrent au XVIIIe siècle contre le pouvoir grandissant des riches « seigneurs » (tojon) et les abus qu’ils se permettaient. Il faut donc associer cette analyse au commentaire des notions de propriété du bétail, ainsi que de celle de la terre qui existaient déjà à cette époque sous forme de lois promulguées par le tsar et contribuèrent sans doute à faire du personnage du tojon un homme aussi puissant que le chamane parsa légitimité sociale donnée par de l’Etat.
L’analyse symbolique qui est le centre du dernier chapitre se propose de comparer le kyjdaa iakoute au potlatch, dont l’une des caractéristiques est la légitimation de la possession d’un capital par la destruction ostentatoire de biens. Ce rituel est en effet pratiqué par des riches qui agrandissaient leur prestige par une perte matérielle conséquente, dont le profit allait d’ailleurs souvent aux habitants éloignés qui avaient le droit de capturer les chevaux libérés. Le cheval représente donc dans ce rituel un objet d’échange avec les esprits. Dans une société conciliant à la fois des croyances liées à la chasse et d’autres à l’élevage, le kyjdaa met à profit les relations égalitaires entre les êtres humains avec les esprits (sous-jacentes dans le chamanisme cynégétique), pour protéger les intérêts en jeu dans les liens de filiation (présents dans le chamanisme d’élevage) : le riche Iakoute demande des chevaux à des esprits censés habiter les contrées reculées les plus sauvages afin d’agrandir son cheptel personnel, transmis après sa mort à ses descendants.
Malgré tout l’intérêt que constitue ce rituel, il faut souligner son caractère légendaire : les Iakoutes qui les disent tentent d’inscrire ces récits dans le passé historique de leurs ancêtres employant toujours le terme « dit-on » (ühü). Nous ne disposons d’aucun moyen pour savoir si le kyjdaa, qui surprend par ses accents hyperboliques, a bel et bien existé. Néanmoins, il paraît indispensable de replacer le collectage des récits auprès des informateurs dans le contexte historique particulier des années 1930-1940. C’est en effet à cette époque qu’a eu lieu en Iakoutie la collectivisation, entreprise soviétique qui avait pour objectif d’anéantir les richesses des « koulaks ». Il convient donc de ne pas oublier cette période souvent dramatique, où les propriétaires iakoutes perdirent leurs troupeaux au profit de l’Etat, et de garder à l’esprit qu’à une époque où toute richesse était prohibée le villageois Iakoute faisant son récit à l’ethnographe avait peu de chance de le conter dans la neutralité.
Au-delà de cette question sans réponse, il est remarquable que le contenu de ces récits semble s’insérer dans la logique d’une transition entre les deux modes d’économie et de pensée différents que sont la chasse et l’élevage. En effet, ceux-ci ne s’accordent pas sur les mêmes idées de partage et de profit personnel, de dualité ou de hiérarchie dans les rapports régissant les hommes entre eux et ceux concernant les relations entre les humains et les esprits.
Dans la partie suivante est abordée plus spécifiquement la question de l’échange. Afin de mieux comprendre ce que le cheval a représenté pour les Iakoutes avant la collectivisation, je proposerai un commentaire des relations de parenté et, d’une manière plus large, du fonctionnement social de la société iakoute.
Echange, hiérarchie, épopée
La partie qui suit se décompose en cinq chapitres, dans lesquels sont chaque fois illustrées les questions de l’échange et des relations. Parmi elles, je distingue deux phénomènes : celui qui intervient entre les êtres humains, d’une part, et celui qui est censé unir les humains à des esprits, d’autres part.
J’évoque tout d’abord les échanges matrimoniaux, qui permettent de déterminer l’importance de la fonction d’objet d’échange que possède l’équidé dans la société iakoute. Les chevaux constituent, sous forme de viande et d’animaux vivants, une part prestigieuse de la dot et du prix de la fiancée lorsque le mariage n’est pas conclu avec paiement sous forme de service au gendre ou d’échange de sœurs.
Le second chapitre est consacré aux correspondances analogiques qui permettent de mettre face à face deux types d’entités, collectives ou individuelles. Dans la première, les troupeaux (ou des hardes) d’animaux domestiques pouvaient être comparés à des collectifs humains, comme c’est le cas pour les juments, les vaches et leurs petits rapprochés des femmes et des enfants. Dans la seconde, les chevaux hongres étaient vus en analogie avec les hommes. Plus spécifiquement, le chamane, dont la fonction était d’établir une alliance avec les esprits, avait pour auxiliaire un étalon, un bovin ou un renne, ou d’autres mâles reproducteurs censés être dotés d’une force vitale (sür) supérieure. Ces équivalences, qui sont également le fruit du rapport que l’homme entretient avec l’animal et de l’observation des relations entre ces êtres dans leur environnement, montrent une fois de plus la flexibilité qu’a pu revêtir la figure du cheval. En effet, celui-ci est vu en opposition complémentaire avec le bovin ou le renne, ou tout autre animal porteur de sens, à un moment et à un endroit déterminés. C’est l’occasion d’introduire des notions de parenté, et de montrer chez les Iakoutes l’importance de la filiation et, par conséquent, du respect des ancêtres ainsi que celle de la relation entre aîné et cadet qui régit les rapports entre germains. Une notion de hiérarchie, introduite par la logique de filiation présente dans la pensée pastorale, dans laquelle le plus valorisé (le cadet) n’est pas toujours celui qui dispose du statut le plus élevé (l’aîné). Dans ce système, l’équidé trouve sa place en tant que parent symbolique du héros dans les épopées.
Cette étude est prolongée, plus spécifiquement, dans le chapitre suivant, que je consacre au cheval dans les épopées. Les récits épiques reflètent un rôle bien particulier du cheval au cours de la quête du héros. Il représente, pour le protagoniste principal, davantage qu’une simple monture ou que le double, ami et conseiller, dont la figure a déjà été analysée dans de nombreux travaux de recherches. En effet, le système de parenté iakoute est organisé selon la distinction entre aînés et cadets, qui doivent être envisagés non seulement en fonction de leur statut mais aussi de leur valeur. Dans cette perspective, on peut dire dans un premier temps qu’aussi bien dans le cas du héros que de celui de l’héroïne, le cheval joue le rôle d’un parent symbolique dont les actions peuvent être rapprochées de celles d’un cadet. Son le statut de monture n’enlève rien à sa supériorité fréquente sur le héros lors des épisodes où celui-ci se trouve en position de faiblesse. Dans un deuxième temps, on peut souligner qu’un phénomène comparable de relation aîné-cadet apparaît à travers les figures des esprits allégories de l’élevage et de la chasse dans les mythes : il apparaît que l’esprit de l’élevage (Ijejexsit), s’il est considéré comme le cadet de celui de la chasse (Baaj Baajanaj) et comme plus riche que lui, est en réalité moins valorisé car paradoxalement plus avare. Cette étude confirme ainsi la place signifiante du cheval dans la logique de filiation qui s’installe avec le développement de la pensée pastorale, en même temps que les notions d’ancestralisation des morts et d’attribution de la création d’une nouvelle lignée à un ancêtre fondateur.
Ceci me conduit à développer, à travers les notions d’offrande et de sacrifice occasionnels ou exceptionnels, mon commentaire sur le rôle que le cheval joue dans la vie du Iakoute, de la naissance à la mort de l’individu. Parmi les rituels, je propose une réflexion étendue concernant les funérailles et une critique de la figure de celui que l’on appelle souvent le cheval « psychopompe ». Je montre en effet que le cheval qui accompagne le mort est aujourd’hui un animal censé servir de monture au défunt dans l’« autre monde » selon une conception du cycle de vie influencé par le christianisme, mais que ce rôle ne pouvait en revanche lui être attribué dans un système de pensée plus ancien, où les âmes étaient recyclées dans le monde des vivants après un séjour plus ou moins bref au monde des morts. Je décris en outre dans ce chapitre les fonctions de prestige, de pouvoir et de punition que la figure de l’équidé semble avoir commencé à porter en elle, sous l’influence conjointe de la pensée chrétienne et de la logique verticale d’un système de filiation développé par le système pastoral. En effet, le processus d’établissement progressif d’une hiérarchie dans le système de relations se double d’un culte des (ancêtres) morts fondé sur la crainte et la reconnaissance, ainsi que d’une élévation du statut du cheval dont la figure se voit attribuer des notions nouvelles de pouvoir et de punition. Parallèlement, la filiation crée un substrat favorable aux conceptions chrétiennes, qui contribuent à verticaliser les relations avec les esprits et à la superposition des trois ‘mondes’ (dojdu) dits ‘du bas’ (allara), ‘du milieu’ (orto) et ‘du haut’ (üöhe).
Dans un dernier chapitre, je propose quelques réflexions sur le dualisme et la dualité dans la société iakoute, qui opposent, pour le premier, deux éléments sur une échelle hiérarchique de valeur, et mettant en parallèle, pour le second, deux éléments adversaires placés à un niveau d’égalité. Dans la conception antagoniste qui place ces deux figures sur une échelle qui s’étend du bon au mauvais ou du bien au mal, le cheval est davantage valorisé que le bovin. C’est la raison pour laquelle les Iakoutes sacrifient le cheval à l’occasion des funérailles ou à destination de bons esprits ajyy. Dans la dualité qui oppose les chamanismes cynégétique et pastoral, il semble néanmoins que l’équidé, dont j’ai montré le rôle dans le rituel de libération kyjdaa, puisse servir d’objet d’échange avec les deux types esprits.
Dans la partie qui suit, je concentre mon analyse sur une étude des représentations actuelles liées à l’équidé, qui s’efface peu à peu derrière ses métonymies alors que sa signification symbolique n’en prend que plus d’essor.
Vers la figure d’un emblème culturel
Les chapitres, qui concernent des phénomènes plus actuels, seront articulés sous trois angles d’approches.
Le premier montre que les produits laitiers et carnés sont à la fois plus rares et plus valorisés dans le cas de l’équidé que dans celui du bovin. La viande de cheval et de poulain est en effet dotée d’une importance symbolique supérieure à celle du bœuf. L’attachement à l’animal fait dire aux Iakoutes qu’ils sont des « mangeurs de chevaux » alors que cette viande est réservée pour les grandes occasions. Le même processus a lieu pour le lait de jument fermenté (kymys), qui est bien souvent remplacé, sans que cela soit dit, par du lait de vache. Parmi tous les produits alimentaires, c’est le kymys qui est dit le plus « typiquement iakoute », même s’il est aujourd’hui consommé en quantité moins importante qu’au début du XIXe siècle. Ce constat est complété par une analyse des propriétés que les Iakoutes prêtent au crin, qui s’explique par le rôle de protection que cet animal tenait dans la société avant la période soviétique à la fois dans la vie de tous les jours et dans les rituels. Dans le cadre du procédé de renouveau national qui a commencé au début des années 1990 lors de la chute de l’empire soviétique, l’importance symbolique du cheval s’accroît de sorte qu’il est considéré par les Iakoutes comme un héritage des ancêtres.
Le second chapitre prolonge le commentaire par un essai sur le poteau serge, dont la fonction utilitaire avant la collectivisation était d’attacher les chevaux et la fonction symbolique de servir au chamane de chemin vers les esprits. Les observations de terrain ont montré qu’actuellement, dans le nord de la République Sakha (Iakoutie), le serge est utilisé pour l’attache, alors que dans le centre il a un usage essentiellement commémoratif. L’analyse symbolique de cet objet met en évidence le passage de la fonction territoriale de marqueur d’espace et de frontière que possédait le serge avant la collectivisation, à une fonction d’emblème national. Si le cheval disparaît dans la vie courante, son symbole ostentatoire n’en demeure par conséquent que plus présent.
L’ultime chapitre lance quelques remarques sur l’utilisation de la figure du cheval comme emblème politique. Les théories sur l’origine du cheval iakoute le font remonter à l’époque des mammouths, ce qui permet aux Iakoutes de légitimer leur sentiment de possession du territoire. Par ailleurs, les Iakoutes lient leur peuple et leur équidé à l’ensemble turco-mongol des steppes d’Asie centrale, tout en affirmant leur originalité d’éleveurs de la taïga et des alaas. Après la chute de l’URSS, la Iakoutie a choisi pour emblème un cavalier représenté sur des dessins rupestres du cours supérieur du fleuve Léna et, en 2006, les Iakoutes, fiers d’élever des chevaux sur d’immenses étendues, ont créé l’association mondiale des gardiens de chevaux en élevage extensif.
Ainsi, le cheval donnait autrefois au Iakoute la possibilité de s’habiller, de se nourrir et constituait pour cela un objet d’échange adéquat avec des esprits, censés eux aussi posséder des troupeaux. A présent, ces fonctions ont disparu, mais l’équidé est devenu un emblème national pour le peuple iakoute qui invoque l’importance qu’il possédait pour ses ancêtres et érige en symbole national la monture et le cheval libre, réunis dans la figure du cheval du héros des récits épiques. Cette analyse, illustrant le passage de l’objet réel au symbole, montre que l’équidé occupe une place importante dans la pensée symbolique des Iakoutes chasseurs et éleveurs. Alors que d’autres peuples de Sibérie mettent en avant la figure du renne, les Iakoutes ont choisi celle du cheval, double symbolique adéquat pour le Iakoute. C’est ce qui explique qu’ainsi, alors que la figure du cheval occupait une place significative dans les rituels avant la période soviétique, les Iakoutes disent aujourd’hui d’eux-mêmes et de leurs chevaux qu’ils sont les enfants de D’öhögöj, l’esprit protecteur des chevaux.